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08.10.2009

l’origine africaine de la monnaie (Complément d'information)

Cher Professeur Iba Der THIAM,

A l’occasion du lancement en France d’un ouvrage sur l’histoire de l’UMOA [1], vous avez le 20 juin 2000, prononcé un discours introductif visant à remercier tous les partenaires du projet, sans oublier le Comité historique, composé à vos côtés de Patrice KWAME, Daniel CABOU, Daniel CISSE, Abdoulaye DIAGNE, Saliou MBAYE, Guy POGNON, Moussa KONE, Emmanuel NANA, Bruno Sowo FOSSO et Théodore Gbokro BOWY.

Néanmoins, nous aimerions vous apporter des éclaircissements historiques sur la question de l’origine de la monnaie que vous faites remonter de façon inexacte, à l’époque grecque.

1- Extrait de votre allocution

Après avoir rappelé en des termes néanmoins feutrés, qu’à l’origine l’UMUOA a été fondée par le pouvoir colonial pour répondre exclusivement aux besoins financiers des établissements français visant la captation des richesses africaines, vous avez ajouté ceci :

«  Depuis 2.500 ans, au moins, sur la foi des idées d’Aristode, le monde a découvert que le fait monétaire était, aussi, un phénomène social. Son rôle, en tant qu’instrument d’union entre les peuples reliés par des échanges commerciaux, a été souligné sous toutes les latitudes.".

Ce fut le cas lorsque Athènes, triomphant sur la Perse, fonda la Ligue Attico-délienne ayant pour pôle d’impulsion Délos et entreprit de substituer sa monnaie, les chouettes aux autres monnayages préexistants. Des confédérations se constituèrent par entente directe entre les cités et bourgeonnèrent comme champignon sous la pluie : Confédération Béotienne, Ligue Chalcidienne, Ligue Achéenne, etc., etc... Le mouvement que voilà connut une telle ampleur que, sous le règne de Philippe de Macédoine, la statère d’or à l’effigie d’Appolon avait encore cours sur tous les marchés y compris en Gaule, où cet usage perdurera, d’ailleurs, jusqu’à la conquête romaine.

C’est que, de tout temps et en tous lieux, la diffusion d’une espèce monétaire unique a toujours été la conséquence logique, d’un système économique perçu comme suffisamment fort, efficace et fiable, au point d’inspirer confiance à tous. Elle est toujours consubstantielle à une prospérité vécue, connue et reconnue.

C’est cela, au demeurant, qui explique l’extraordinaire fortune que le "Napoléon" connut en Orient et même en Extrême-Orient, la popularité et la vitalité des "Louis", la diffusion spatiale du Florin, de Florence, depuis le XIIIème siècle, celle du dollar mexicain jusqu’en Asie, la pénétration du franc CFA dans toutes les ex-colonies anglophones, lusophones, hispanophones et même arabophones et, plus près de nous, la position universelle de la Livre Sterling, du Yen, du Deutsch-Mark ou du dollar américain.

Mais, allons plus loin ! La monnaie n’est pas seulement un instrument fiscal pour les membres du Comité historique que je représente. Elle a, aussi, été dans l’histoire des peuples, un instrument politique et un moyen permettant d’agir sur la conjoncture économique et sur l’évolution des sociétés. L’Union monétaire Latine constituée entre 1865 et 1885 par la France, l’Italie, la Belgique et la Suisse n’exprime-t-elle pas, suffisamment, une volonté d’entretenir des rapports systématiques reposants sur un "commun vouloir de vie commune" et sur un désir d’unité culturelle et, peut-être politique.

Eh bien, Monsieur le Président, Monsieur le Gouverneur, Mesdames et Messieurs, en Afrique aussi, les coquillages, les cauris, les margelles, les rondelles d’Achantine, les conus, les monnaies de fer, de cuivre, l’or, le sel, les étoffes, les noix de cola ont tous, à des degrés, il est vrai, divers joué le même rôle et la même fonction, que ce soit à Axoum, en Afrique Orientale, à Tombouctou ou Djenné, au Congo, au Katanga ou en Angola, dans le Golf de Guinée ou sur les rivages atlantiques.

Mieux, les commentaires faits par Evans sur les poids Minoens démontrent, avec éclat et originalité, que les anneaux d’or de Mycènes, ceux d’Egypte, les bijoux de métal découverts en Crète, ceux recueillis à Enkomi, à Chypre ont tous, peu ou prou, assumé les symbolismes à bien des égards, voisins.

Ce sont, précisément, tous ces précédents historiques qui fondent, justifient et inspirent le travail du Comité historique, un comité historique dans lequel banquiers, économistes, historiens, archivistes, chercheurs, témoins, décideurs mêmes, ont coopéré dans une synergie parfaite et une osmose, pour ainsi dire, fusionnelle, pendant quatre longues années.

Le résultat est là sous vos yeux. Il reconstitue les éléments épars d’un puzzle qui commence à l’aube des temps antiques, place de l’Afrique dans la géopolitique mondiale, reconstitue ses périodes de prospérité et de gloire, sa rencontre avec l’Europe, l’Asie, les Amériques, situe l’introduction de l’écu au Sénégal en 1820, restitue sa lutte contre les monnaies locales, la naissance d’une zone où circule le franc et retrace les péripéties multiples qui ont jalonné son parcours jusqu’à la création de l’UEMOA, au lendemain de la dévaluation de 1994.

Evidemment, toutes les étapes de ce combat exaltant, tous les protagonistes de ces heures glorieuses, toutes les figures marquantes, toutes les idées débattues, tous les schémas envisagés, tous les succès, toutes les difficultés, le Comité historique, composé de Patrice KWAME, Daniel CABOU, Daniel CISSE, Abdoulaye DIAGNE, Saliou MBAYE, Guy POGNON, Moussa KONE, Emmanuel NANA, Bruno Sowo FOSSO, Théodore Gbokro BOWY et votre serviteur, les a systématiquement et minutieusement répertoriés, pour donner à chaque fait ? à chaque événement, à chaque décision, à chaque personnalité, la place qu’il mérite. Il lui a semblé en effet, que l’itinéraire parcouru est d’une telle exemplarité qu’il devait être mieux connu, des décideurs, des chercheurs, des étudiants, des cadres et des peuples africains surtout, à l’heure des défis et des espérances, en raison, notamment, des enseignements inestimables qu’il renferme.

Je n’en retiendrais que deux qui me permettront de conclure. A l’heure où l’Afrique cherche encore sa voie, pour prendre son destin en main, afin de se "reposséder", selon la belle formule de Frédérico MAYOR, j’emprunte le 1er enseignement à Columelle, cet écrivain Latin du 1er siècle qui enseignait à ses disciples que "pour agir, il faut d’abord savoir, il faut ensuite vouloir, il faut enfin pouvoir

2- Rendons à Pharaon ce qui appartient à Pharaon !

En rappelant « Les commentaires faits par Evans sur les poids Minoens démontrent, avec éclat et originalité, que les anneaux d’or de Mycènes, ceux d’Egypte, les bijoux de métal découverts en Crète, ceux recueillis à Enkomi, à Chypre ont tous, peu ou prou, assumé les symbolismes à bien des égards, voisins » vous avez effleuré Professeur Iba Der THIAM, l’origine africaine de la monnaie sans pour autant dégager le fait historique et sans insister sur ce même fait.

C’est pour cette raison qu’il nous paraît utile de vous apporter un complément d’information afin que, comme vous le souhaitez, nous puissions agir en toute connaissance des faits !

A l’époque où l’Afrique invente le premier étalon monétaire de l’histoire de l’humanité, Mycènes n’existe pas, la Crète non plus, Chypre n’en parlons pas. Si ces derniers ont par la suite possédé les anneaux africains, c’est parce que les Africains anciens ont introduit dans ces régions, leur système monétaire.

Ainsi, lorsque vous dites que «  Depuis 2.500 ans, au moins, sur la foi des idées d’Aristote, le monde a découvert (…) le fait monétaire (…) en tant qu’instrument d’union entre les peuples reliés par des échanges commerciaux », nous souhaitons vous informer que cette version de l’histoire humaine, teintée d’un eurocentrisme à peine voilée, est totalement fausse ! Vous auriez dû dire, « Depuis 5.000 ans au moins, sur la foi de la documentation scientifique africaine, le monde a découvert les notions de monnaie, d’étalon monétaire, de transaction financière, de valeur monétaire et de salaire, concepts apparus à l’époque soudanaise (période fondatrice) de l’histoire égyptienne ».

En effet, nos ancêtres Africains de l’époque pharaonique ont inventé le terme « argent » qui déjà, faisait référence à une monnaie en métal qui représentait le terme de l’échange. Ce mot « argent » rendu par « Hedj » désignait le métal blanc et brillant (Hedj = blanc).

egypte 1.jpg

On constate dès lors qu’un lexique hiéroglyphique relativement étoffé, fut crée pour assurer les transactions financières :

- Di hedj = Donner de l’argent

- Swn = Prix

- Swn = Faire du commerce (autre sens)

- Inin = Acquérir, acheter

- Shouty = Vendeur (un)

- Swnt = Vente

- Montant total d’une somme = Demedj hedj

- Somme des totaux = Demedj hedj neb

- Solde d’un paiement = Pa peh hedj

Un texte du Nouvel Empire révèle par exemple l’utilisation usuelle de ces termes : « Quant à tout ce qu’ils ont payé aux fabricants de faïences (…) Les fabricants de faïences sont remboursés (…) afin de les payer pour que cela soit fait (…) C’est le prix (…) En vue de remplacer quelqu’un au travail » [1]. On voit bien ici les verbes « payer », «  rembourser », la notion de « prix », de « travail » et « d’achat ».

L’Afrique a inventé à l’Ancien Empire, soit vers le IIIème millénaire avant l’ère chrétienne, le premier « Etalon monétaire » de l’histoire humaine, il s’agit du « Shaty » (Shati, Shât). Ce mot provient du verbe « shâ » voulant dire « couper ou sectionner », qui évoquait initialement la notion de « division ou de coupure ».

C’était un anneau d’argent pesant 7,6g qui d’un élément matériel devint vite une « Unité de compte », comme en témoigne la stèle-borne du musée du Caire JE 42787. Ce Shaty fut donc à la fois un poids précis mais aussi une valeur monétaire.

Ce sont donc les Africains et non pas Aristote [2], qui ont mis au point pour la première fois, les 3 fonctions principales de la monnaie dans un système étatique, utilisé comme :

- Un moyen de paiement et d’échange utilisé par deux contractants pour acheter et vendre des biens et services.

- Une unité de compte ou Etalon monétaire, servant à fixer les prix, les salaires [3] .

- Une réserve de valeur qui peut être stockée ou économisée.

La mission de l’Etat pharaonique qui émettait la monnaie à travers le « Trésor Royal », était de trois ordres :

- Définir une valeur transactionnelle stable (étalon).

- Entraver sa contrefaçon (poids précis, mention du nom du roi).

- Contrôler les prix.

scribe2.jpg

Là-dessus, l’Afrique, berceau mondial de la métrologie (science de l’utilisation des unités de mesures et de calculs) fait encore figure de pionnière. Mais surtout l’invention de la notion de « Valeur » qui reste extraordinaire. En effet, il devient possible pour la première fois dans l’histoire humaine de fixer en argent, la valeur d’un travail (salaire), d’un terrain, d’un objet, etc.

Bernadette Menu, directrice de recherches au CRNS le confirme [4] : « Les trois fonctions de la monnaie à savoir la thésaurisation, l’évaluation et l’échange transactionnel était parfaitement assurées en Égypte ancienne ».

Dans un texte découvert par l’anglais F. Petrie, nous découvrons que pour un âne vendu pour 27 dében de cuivre, l’acheteur insatisfait, alla jusqu’à saisir la justice pour dénoncer les vices cachés de son acquisition. Devant le juge, le vendeur déclara : « Je lui fournirai un âne de bonne qualité (à telle date), sinon je lui rendrai son argent ». Je lui rendrai « son argent ».

Cher Professeur Iba Der THIAM, la mère d’Aristote était-elle-même déjà née lorsque nous faisions déjà des transactions financières en Afrique ?

 

Par Jean-Philippe Omotunde

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